De Berlin Est à Berlin (1985-2015), un parcours intime - Gil Lefauconnier

De Berlin Est à Berlin, (1986-2015) un parcours intime

Je suis allé à Berlin à plusieurs années d'intervalle , dans une relation quasi affective. Il m'a fallu tout ce temps pour que je puisse enfin, sans pudeur, montrer les images de nos rencontres successives.

 

Mon premier coup de foudre pour cette ville a eu lieu il y a presque trente ans alors qu'elle s'appelait Berlin Est, capitale de la RDA, et que j'apprenais mon futur métier de photographe.

Trois semaines durant, en plein hiver, j'ai déambulé dans ses rues à la recherche de ma propre inspiration. Je ne possédais qu'un boitier 24X36 et son objectif avec une poignée de films noir et blanc.   

La ville s'est offerte à mon regard novice, me marquant profondément.

Certains quartiers étaient encore criblés de projectiles de la dernière guerre, d'autres reconstruits à la hâte ressemblaient à un décor de carton pâte. Une riche gamme de gris constituait la palette de ses couleurs en l'absence totale d'affiches ou de néons publicitaires. Aucun cris, aucun vacarme, les quelques bruits des rares voitures étaient étouffés par la neige ou le froid. Seuls les crissement du tramway et les vols de corneilles en soirée venaient percer le calme de la cité. Conscient de l'absence de liberté de circuler que subissaient les habitants, je ne percevais pas dans les rues la présence d'un régime totalitaire, mais plutôt une douce et enivrante mélancolie.

Je me promenais dans des territoires inédits, vierges de toute image. De Berlin nous ne connaissions que des photographies du mur tagué côté Ouest, ou d'autres, antérieures, contemporaines à sa construction, j'étais grisé de me sentir l'âme d'un explorateur.

 

Je ne suis pas venu assister à la chute du mur en 1989.

Cette fête était celle des Allemands de l'Est qui, bercés d'illusions sur ce que pourrait leur apporter l'occident, risquaient de déchanter assez vite.

L'attitude de ces jeunes Européens accourant et tapant comme des pics vert dans le mur pour en récolter des morceaux m'exaspérait. Leur absence de solidarité avec ceux de l'Est n'avait été que trop criante. Je brûlais de retrouver celle qui m'avait tant fait vibrer, mais je ne pouvais me mélanger à la meute où trop de caméras se pressaient déjà.

 

En 1992, je commence réellement mon activité professionnelle tandis que ma vie affective vacille. J'éprouve le besoin de retrouver Berlin mais j'ai peur de ne pas  reconnaître son nouveau visage. Je m'y rends après Noël pour une dizaine de jours.

Le dispositif du mur est en train de disparaitre, une grande cicatrice traverse la ville offrant des espaces béants entre des quartiers qui se tournent le dos. La circulation automobile a envahi l'espace, des graffitis défigurent les façades des immeubles. Dans les rues, les marchands à la sauvette bradent chapkas et médailles militaires. Je ne me sens pas à l'aise, la ville me renvoie le reflet de ma propre instabilité. Je me réjouis que le régime soit tombé, mais la quiétude du lieu a laissé place à une sorte de chaos où le monde marchand s'engouffre, piétinant aveuglement le charme des lieux. J'ai perdu mon amour passé, je ne sais si nous nous reverrons.

 

Pris dans la tourmente de ma profession et de la vie de famille, je m'éloigne définitivement de la ville, comme une maîtresse que j'aurai reniée. Mais nos histoires parallèles se recoupent. Comme elle, je vais vivre une séparation douloureuse suivit d'une lente reconstruction.

Peu à peu  je reprends confiance en moi, me libère de mes fardeaux, m'émancipe.

J'en profite pour régler de vieux contentieux. Je repense à Berlin, aux émotions que j'y ai vécues mais dont je n'ai pas réussi à montrer les images.

Instinctivement, je ressens le besoin d'y retourner, avec l'appréhension d'un rendez vous important.

Cette destination est devenue une des plus courue d'Europe, il est désormais facile de réserver un vol par internet.

J'emporte mon appareil moyen format, j'ai pris l'habitude de l'utiliser avec des films négatifs couleur dans ma pratique personnelle.

Je subis un nouveau choc, j'ai l'impression de découvrir une ville nouvelle.

Je retrouve des odeurs, des harmonies de volumes et d'espace, mais je ne reconnais presque plus rien. Je suis frappé à la fois par sa modernité et par la place qu'elle accorde maintenant aux lieux de mémoire qui étaient restés occultés pendant la guerre froide.

J'abandonne rapidement l'idée de rechercher les images de mes premiers voyages. La ville est  complètement transformée, devenue mature, en phase avec son époque. Je m'y promène avec bonheur.

Notre histoire s'achève, il me semble que nous sommes l'un comme l'autre apaisés.

Les images que j'ai effectuées il y a presque trente ans prennent un nouveau sens, s'inscrivent dans une nouvelle perspective. Je comprends seulement maintenant qu'en photographiant la ville j'enregistrais le reflet de ma propre personnalité.

Descriptif technique

Photographies : Noir et blanc et couleur

Descriptif : 40 tirages 30x40cm sous marie-louise 40x50cm et 11 tirages 40x40cm sous marie-louise 50x50cm

Conditionnement : non communiqué

Valeur d'assurance : valeur par photographie : 700 € / Valeur globale : 47 600 €

Tarif de location : Nous contacter

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